« Laisser mon empreinte, comme l'ont fait nos aînés »  
     
     
 

Beihdja Rahal est née le 8 juillet 1962 à Alger, au sein d'une famille mélomane, composée de huit frères et sťurs. Le père est originaire de Nedroma (Tlemcen) et la mère algéroise, dont les parents sont également musiciens. Inscrite en 1969 au conservatoire d'Alger, à l'initiative de sa mère, elle se spécialise dans la mandoline et la  kwitra (luth maghrébin).

Elle commence à s'imposer sur la scène artistique à la fin des années 1990 et rayonne pleinement dans l'interprétation du mode andalou dans toute sa pureté et son authenticité. Elle offre aux amateurs de ce genre 28 albums  dans l'ensemble des modes connus du répertoire algérien.

Véritable ambassadrice du patrimoine musical arabo-andalou, elle se produit depuis de longues années sur les plus grandes scènes d'Europe et du monde arabe. Rabah Mezouane a, sans doute raison, de dire qu'avec Beihdja Rahal, «l'andalou est porté à son firmament par la voix cristalline et l'orchestre enchanteur de la première dame ayant enregistré les douze modes de la musique classique arabo-andalouse, une première dans l'histoire de cet art, jusque-là chasse gardée des hommes».

L'échange suivant propose une rétrospective de son parcours musical, discute de  son nouvel ouvrage du patrimoine arabo-andalou de la série el mazdj intitulé «la nouba Mezdj Raml el Maya-Raml», aux éditions Ostowana, et l'interroge sur ses projets artistiques.

Comment l'artiste, biologiste et comptable Beihdja Rahal a choisi de se consacrer à la musique ?

Je ne suis pas comptable de formation, mais j'ai travaillé quatre bonnes années avec un expert-comptable en arrivant en France. Les horaires étaient flexibles, ce qui m'a aidé à préparer ma carrière artistique sans que ça soit dans la précipitation. J'étais professeur de sciences naturelles au lycée en Algérie et je pratiquais la musique en amateur en fin de journée. En France, c'était la biologie ou la musique, je ne pouvais pas faire les deux, lorsque j'ai commencé à donner des concerts en dehors de Paris.

J'avais reçu une excellente formation musicale au conservatoire et dans les associations musicales, je me sentais prête à entamer une carrière professionnelle et représenter la çanaa d'Alger ailleurs. Je me rappelle de mon premier concert, le public était ravi et moi, encore plus. C'est ce qui m'a encouragée à continuer et à travailler davantage. On a commencé à me solliciter dans des festivals, des évènements culturels pour représenter l'Algérie. J'en étais honorée. C'est à partir de là que j'ai pensé aux enregistrements.

 

Racontez-nous votre expérience avec l'association Essoundoussia dont vous être la co-fondatrice ?

Il ne faut pas oublier qu'après le conservatoire, où j'ai fait mes premiers pas avec Zoubir Kakachi puis Mohamed Khaznadji, j'ai rejoint l'association El-Fakhardjia en 1982. J'ai eu l'honneur de côtoyer des musiciens et des professeurs de musique, à leur tête le maître Abderrezak Fakhardji. C'est en 1986 que nous avons créé l'association Essoundoussia, j'y étais dès la première assemblée générale, le 26 octobre 1986. Toutes ces étapes, auprès de maîtres et de professeurs, m'ont appris énormément et ont fait de moi ce que je suis. C'est pour cette raison que j'ai souhaité créer mon association Rythmeharmonie en 2008, à Paris, dans le but de former des élèves qui seront la relève dans la communauté algérienne en France.

Des associations forment en Algérie, d'autres doivent faire pareil ici en France puisque notre communauté est très importante. Les enfants d'origine algérienne ne demandent qu'à se rapprocher de leur culture, de la langue et de tout ce qui touche aux traditions de l'Algérie. Nous avons commencé avec 10 élèves la première année, nous sommes à plus de 80 à présent, répartis sur trois niveaux.

 

Vous avez été repérée par le talentueux ingénieur du son Bouabdallah Zerrouki en interprétant un long solo de la nouba hsine. Quel a été votre ressenti à ce moment-là ?

En 1982, j'avais interprété un solo à l'opéra , Zerrouki est venu quelques jours après me proposer d'enregistrer une nouba. J'avais 20 ans à l'époque, j'étais à l'université, je ne pensais pas du tout aux enregistrements ni à une carrière professionnelle. C'est seulement en 1995 que j'ai édité mon premier album, un deuxième puis un troisième.

Et c'est en 2000 que je revois Zerrouki qui réitère sa proposition et cette fois-ci, j'étais prête. J'ai beaucoup appris auprès de lui. C'est grâce à lui que le grand public a découvert la musique andalouse, la nouba en particulier. Les articles de presse étaient, depuis, très favorables, je suis à mon 28e album.

 

Parlez-nous de votre nouveau-né artistique, la nouba «Mezdj Raml el Maya-Raml », aux éditions Ostowana.

L'enregistrement a été réalisé en partenariat avec YG Events, au studio Crescendo à Alger, avec des musiciens talentueux et chevronnés qui m'accompagnent depuis plus d'une vingtaine d'années. Nadji Hamma, Amine Belouni, Djamel Kebladj, Abdelhadi Boukoura, Mansour Brahimi, Rafik Sahbi, Sofiane Bouchafa, Khaled Ghazi et Farid Mokeddem. Cet album est accompagné d'un livre comportant toute la poésie chantée en arabe et sa traduction en français, réalisé par Rassim Bekhechi.

J'ai interprété un mceddar kayf an yatibou, un btaihi kawani l'biâd, un derdj ladali chourbou l'âchiya, un premier insiraf youdaradjou dardj el hamamate, un deuxième insiraf min houbi had el ghazala, un khlass amchi ya rassoul et rabbi ya moujib. J'ai entamé le chant par un tchambar et ya qalbi khali l'hal.

 

Que signifie son titre, et est-ce que ses 10 titres sont porteurs de message ?

Le mezdj est une combinaison entre deux modes qu'on alterne. Cette combinaison peut s'effectuer si elle est mentionnée dans nos recueils de références, tels al-muwashahat wal azjal ou le recueil de Sid Ahmed Serri.

Dans cet album, j'ai combiné raml el maya avec le raml en suivant ce que nous ont transmis nos maîtres. Je ne prends aucune liberté, car je suis dans la préservation du patrimoine. Lorsque nous sommes dans la sauvegarde d'un legs ancestral, nous avons l'obligation de le transmettre dans son authenticité, surtout lorsque c'est une transmission orale. Quand on commence par un mode, on doit terminer avec ce même mode.

Il y a toujours un message et le principal reste le respect de la structure de la nouba et des modes. Depuis quelques années, j'ai choisi de me consacrer à la transmission et à la pédagogie en multipliant les enregistrements de noubas et les ateliers de musique. Mes maîtres m'ont transmis une bonne partie de ce riche patrimoine, à mon tour d'en faire profiter la jeune génération.

 

Vous offrez un véritable florilège d'émotions à vos auditeurs, tout en révélant la plénitude de votre talent, ya-t-il un secret ?

Je ne pense pas qu'il y ait un secret. Il ne suffit pas d'avoir du talent pour réussir. Le travail, la persévérance, la patience et la rigueur sont les facteurs essentiels pour la réussite dans un domaine où la médiocrité n'a pas sa place. A soixante ans, je ne cherche pas à plaire par ma voix, d'ailleurs on ne peut pas faire l'unanimité, c'est impossible. Mon but est que mon travail soit parmi les bases de recherche pour les élèves dans les associations, les étudiants en musicologie, les chercheurs, les musicologues et surtout laisser mon empreinte comme l'ont fait nos aînés.

 

Quels sont les projets artistiques de Beihdja ?

Avec l'AARC, nous préparons une petite tournée en Algérie pour présenter cet album au public. Le 21 janvier 2023, je serai à l'opéra de Lyon pour un duo avec Salim Fergani. Le 6 octobre dernier, j'étais accompagnée de l'orchestre Al-Kamandjati d'Angers dirigé par Ramzi Abuderwan, pour chanter des pièces choisies de notre répertoire andalou.

Nous sommes programmés pour le même spectacle le 10 mars au théâtre de Nantes. Le  deuxième projet avec Ramzi est de donner des master-class dans les écoles qu'il a créées en Palestine. Elles forment les enfants palestiniens à la musique classique. Avec YG Events, mon partenaire, nous allons travailler dans l'évènementiel qui se matérialisera par la programmation de projets culturels en termes de développement artistique.

 

Entretien réalisé par Nabiha Cheurfi
"HORIZONS" lundi 24 octobre 2022