Entretien avec Beihdja Rahal  
     
     
 

Beihdja Rahal, est née à Alger, dans une famille où la pratique de la musique arabo-andalouse était chose courante. Imprégnée dès son jeune âge par les arcanes de cet art, Beihdja Rahal a poursuivi son éducation musicale avec de grands maîtres du classicisme arabo-andalou. En 1982 elle rejoint l'association Fakhardjia où elle devient une des principales solistes. En 1986, elle est un des membres fondateurs de l'Association Musicale Essoundoussia où elle enseigne la musique jusqu'en 1992.

En parallèle, Beihdja Rahal, titulaire d'une Licence en Biologie, enseigne les Sciences Naturelles dans un lycée d'Alger. En septembre 1992, Beihdja Rahal s'installe en France et décide de se consacrer exclusivement à sa carrière artistique.

 

Beihdja Rahal, vous êtes célèbre en Algérie et dans une partie du globe, consentiriez-vous à vous présenter aux lecteurs de Mesk-Ellil ?

J'ai commencé ma formation de musique andalouse en 1974 au conservatoire de mon quartier, El Biar à Alger. Au départ c'était juste un loisir, rien de plus. Avec les années, c'est devenu une passion qui m'a permis d'enregistrer 17 albums. J'ai été formée par des maîtres et professeurs connus et c'est grâce à eux que je suis ce que je suis à présent. Parmi mes professeurs, Abderrezak Fakhardji, Mohamed Khaznadji et Zoubir Kakachi qui m'a appris à poser les doigts sur mon premier instrument, la mandoline.

 

Un journal algérien a dit de vous que votre premier objectif n'était pas de faire connaitre la nouba mais que vous vouliez être la voix féminine de l'andalou. Qu'en est-il ?

Il y a quelques années, on parlait d'andalou sans connaître réellement ce qu'était ce genre : On ne faisait pas la différence entre la nouba qui est du classique et les dérivés qui sont le hawzi pour Tlemcen, le âroubi pour Alger et le mahjouz pour Constantine. Depuis que j'ai « commercialisé » une anthologie de noubate, le public attend chaque sortie en posant beaucoup de questions. Comme j'ai un site personnel, je reçois beaucoup de messages par internet de jeunes qui veulent en savoir plus. Beaucoup de travail reste à faire dans ce domaine et c'est un de mes objectifs. Etre la voix féminine de l'andalou, ce n'est pas mon but car il faut qu'il y ait, au contraire, une diversité et un grand choix qui incitera le public à chercher la qualité dans l'interprétation et le travail.

 

Vous avez dans les années 2000, initié des concerts fusion dont celui de Rouen avec l'orchestre philharmonique de la ville. Vous aviez promis un album. À t il vu le jour ? Avez-vous l'intention de renouveler ce genre musical innovant mais très actuel ?

Avant cela j'avais tenté une expérience avec Juan Martin, un guitariste espagnol, nous avions donné trois concerts en Algérie. Les fusions de ce genre sont intéressantes mais pour moi, ça reste des rencontres qui permettent de marier deux musiques le temps d'un concert. Un album a été enregistré avec l'orchestre philarmonique du conservatoire de Rouen mais il n'a pas été commercialisé, il a été distribué à chaque musicien du groupe. Je renouvellerai l'expérience si elle se présente encore mais ma priorité reste la nouba çanaâ et c'est dans la pure tradition que je préfère la faire découvrir.

 

"La plume, la voix et le plectre" un ouvrage sur la poésie et la musique andalouse vient de paraitre aux éditions Barzakh ! Quelle est la genèse de cet ouvrage et comment  s'est passé votre collaboration avec Saadane Benbabaali ?

J'ai connu Saadane Benbabaali à mon arrivée en France en 1992 par les cours qu'il dispensait à l'université et par les conférences qu'il animait un peu partout. C'est moi qui l'ai un jour sollicité pour les traductions, en français, des textes de mes albums, il a tout de suite accepté. Nous avons commencé à réfléchir sur une autre manière de présenter cette poésie en mettant en commun nos spécialités et expériences personnelles. C'est ainsi qu'est né l'ouvrage avec cette idée de « livre accompagné d'un CD ». Habituellement, c'est priorité à la musique, dans cet ouvrage, la priorité est donnée à la lecture.

Saadane Benbabaali est agrégé d'arabe et spécialiste de la littérature arabo-andalouse. Il a soutenu en 1987 un doctorat sur l'art du tawshih à Paris III (Sorbonne nouvelle). Maitre de conférences à Paris III, il est l'auteur de nombreux articles sur la littérature arabe et andalouse médiévale parmi lesquels « Les poètes soufis et l'art du tawshih » et « Images, symboles et métaphores dans les muwashahat d'Îbn ĎArabî ». Son écriture et sa manière de présenter cet art andalou ne peut que plaire et attirer des lecteurs curieux et avides de connaissances.

 

Dans cet ouvrage justement on peut lire cette phrase « L'auditeur perçoit la musique autant avec son histoire personnelle qu'avec la culture acquise dans la société où il a reçu son éducation » Pensez-vous qu'une certaine éducation ou une culture sociale soit nécessaire ou même indispensable, pour aimer ou "comprendre" la musique andalouse ?

Si on parle d'éducation et de culture sociale, l'école a un rôle primordial dans ce domaine. C'est elle qui doit donner cette curiosité culturelle à l'enfant. C'est à elle que revient la mission de lui faire découvrir son patrimoine, matériel et immatériel dés son jeune âge. Libre à lui, plus tard s'il le souhaite, d'approfondir ses connaissances mais les bases sont là. Et c'est avec sa sensibilité qu'il pourra percevoir, analyser et apprécier tout ce qui est mis à sa disposition.

 

Donnez-vous toujours des cours de musique et de chant andalou, aux jeunes et adultes à Paris ?

Oui j'enseigne la musique andalouse à des enfants, en priorité, depuis plus de six ans. J'éprouve beaucoup de plaisir en accomplissant cette tache qui me rapporte des satisfactions lorsque je vois le parcours de ces élèves issus de l'immigration chanter en arabe alors qu'il ne parle presque pas cette langue et surtout jouer d'un instrument. En Algérie, les enfants ont la possibilité d'apprendre la musique andalouse dans les conservatoires et dans les associations musicales qui se sont implantées sur tout le territoire national, l'idéal est d'avoir les mêmes conditions en France pour nos enfants d'origine maghrébine. Ils sont la relève de demain.

 

Faîtes vous parallèlement un travail de prospection de jeunes prodiges, comme vous le fûtes à 12 ans ? Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui aspirent à suivre votre merveilleux parcours ?

Bien sûr que je reste, comme ça se fait en Algérie, à la recherche de talents. Et mes conseils restent les mêmes : ne pas se presser, ne pas brûler les étapes. C'est une musique classique, savante qui demande des années de formation solide, c'est ainsi qu'on sera armé pour l'avenir si on entame une carrière professionnelle.

 

Pour finir qu'écoutez-vous en dehors de la musique andalouse ?

J'écoute tout ce qui est beau, même quand je ne connais pas. Ça me permet de découvrir. Pour la musique algérienne, je suis plus exigeante, j'aime le texte et les voix qui ne se ressemblent pas.

 

Propos recueillis par mail par M. Samia & S. Sid-Ali
"MESK-ELLIL" vendredi 16 janvier 2009